
L’intervention militaire russe lancée l’an dernier (février 2022) en Ukraine a brusquement réinscrit l’espace post-soviétique au centre des conflictualités mondiales. Loin de constituer un surgissement ex nihilo, cette confrontation s’articule autour d’une sédimentation historique complexe, où s’entremêlent des dynamiques d’affirmation identitaire, des conceptions divergentes de la souveraineté et des projections géopolitiques concurrentes. Afin d’appréhender cette crise à l’aune d’une stricte neutralité analytique et d’en saisir les rationalités sous-jacentes, il convient d’abord d’examiner les trajectoires ethno-étatiques et culturelles divergentes de la Russie et de l’Ukraine, puis de s’arrêter sur la cristallisation des mémoires conflictuelles au cours du XXe siècle. L’analyse se portera ensuite sur la divergence des paradigmes de sécurité post-guerre froide, pour éclairer l’enchaînement causal menant de la crise de 2014 à l’escalade de 2022, avant d’évaluer, in fine, les reconfigurations systémiques qui en découlent à l’échelle globale.
Trajectoires ethno-étatiques, linguistiques et géographiques
La Russie et l’Ukraine se réclament toutes deux d’une matrice historique commune : la Rus’ de Kiev, une construction politique médiévale regroupant des principautés slaves orientales (IXe-XIIIe siècles). Toutefois, à l’issue des bouleversements provoqués par les invasions mongoles, l’espace slave oriental se fragmente et les trajectoires institutionnelles bifurquent. À l’Est, la principauté de Moscou consolide un État patrimonial et fortement centralisateur, une structure politique souvent analysée comme une réponse adaptative aux contraintes sécuritaires de la steppe. À l’inverse, les territoires constituant l’Ukraine centrale et occidentale sont intégrés au Grand-duché de Lituanie, puis à la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie). Ces régions s’insèrent alors dans une culture politique distincte, marquée par le parlementarisme nobiliaire et une décentralisation administrative. L’étymologie même du terme « Ukraine », issu du vieux slave okraina, reflète cette géographie politique ancienne, désignant une « zone frontalière » ou une « marche » aux confins d’entités impériales.
Sur le plan linguistique et culturel, bien que partageant la racine slave orientale, l’ukrainien se cristallise au contact prolongé du polonais et du biélorusse, générant une idiosyncrasie propre. L’intégration ultérieure et progressive de l’Ukraine à l’Empire russe, formalisée à partir du traité de Pereïaslav (1654), donne lieu à une politique d’assimilation impériale. Cette logique centralisatrice de Saint-Pétersbourg tend à minorer la singularité ukrainienne, reléguée au statut de composante « petite-russe », illustrant la tension récurrente entre l’entreprise d’homogénéisation d’un Empire et les particularismes de ses périphéries.
Le XXe siècle : affirmation nationale et traumatismes mémoriels
L’effondrement de l’Empire russe en 1917 libère des forces centrifuges qui voient les élites locales proclamer la République populaire ukrainienne. Ces entreprises d’édification étatique se heurtent néanmoins à la violence de la guerre civile. Après la défaite des mouvements nationalistes, des anarchistes et des armées blanches, l’Ukraine est intégrée en 1922 au projet soviétique en tant que République socialiste soviétique d’Ukraine (RSSU). Les décennies qui suivent sont marquées par des bouleversements d’une violence extrême, au premier rang desquels figure le Holodomor (1932-1933), une famine de masse consécutive à la politique de collectivisation forcée de l’État stalinien, qui s’imprime durablement dans la conscience nationale ukrainienne comme un traumatisme fondateur.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, le territoire ukrainien devient l’épicentre de l’affrontement entre le Troisième Reich et l’URSS. Dans un contexte de nation sans État, une frange radicale du mouvement national, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et son bras armé l’UPA, opte pour une stratégie d’alliance tactique avec l’occupant nazi, dans l’espoir de forcer l’émergence d’une structure étatique indépendante. Des éléments de ces factions participent alors à l’extermination des Juifs par balles et perpétuent des massacres de populations polonaises en Volhynie. La gestion post-soviétique de ces faits historiques produit deux régimes mémoriels incompatibles : la Russie inscrit la victoire sur le fascisme comme le mythe légitimateur central de son État et assimile ce nationalisme ukrainien à une pure criminalité collaborationniste ; tandis qu’en Ukraine (particulièrement à l’Ouest), le récit d’édification nationale réhabilite ces acteurs en les recontextualisant avant tout comme des figures de la résistance armée contre l’impérialisme soviétique.
Architectures de sécurité divergentes et dislocation de l’espace soviétique
L’accession de l’Ukraine à l’indépendance en 1991, corollaire de la dissolution de l’URSS, insère ce nouvel État dans une équation géopolitique asymétrique. Le mémorandum de Budapest (1994) entendait stabiliser cette configuration en garantissant l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de la restitution de son arsenal nucléaire stratégique à la Russie. Néanmoins, l’architecture de sécurité européenne se trouve rapidement traversée par deux logiques normatives opposées. D’une part, l’approche euro-atlantique (OTAN et UE) conçoit son élargissement vers l’Est comme un processus pacificateur et universel, fondé sur la diffusion d’un modèle politique et économique libéral. D’autre part, la diplomatie russe, appréhendant les relations internationales à travers un prisme réaliste et westphalien, interprète la progression de ces alliances comme un jeu à somme nulle et un grignotage de sa profondeur stratégique, générant un « dilemme de sécurité » classique.
Dans ce contexte, des puissances comme la France et l’Allemagne ont tenté d’articuler une approche hybride, conjuguant l’ancrage institutionnel de Kiev à l’Europe et le maintien d’une forte interdépendance énergétique avec Moscou. Cette dualité d’approches a érigé l’Ukraine en un espace de friction structurelle, où les dynamiques politiques internes (orientations électorales, réformes institutionnelles) sont systématiquement surdéterminées par les impératifs stratégiques des puissances extérieures.

De la rupture de 2014 à l’escalade militaire de 2022
Le point de rupture de cet équilibre précaire survient en 2013-2014. La suspension par le président Viktor Ianoukovitch du processus de signature d’un accord d’association avec l’UE, au profit d’un rapprochement avec l’Union économique eurasiatique portée par Moscou, déclenche le mouvement d’Euromaïdan. Cet événement est codifié de manières diamétralement opposées : les acteurs pro-occidentaux le théorisent comme une « révolution de la dignité » émanant de la société civile, tandis que la Russie le qualifie de coup de force anticonstitutionnel piloté depuis l’étranger. La chute de l’exécutif ukrainien entraîne une riposte stratégique immédiate de Moscou, qui s’assure le contrôle de la péninsule de Crimée et soutient militairement un soulèvement séparatiste dans le bassin du Donbass. En dépit de la signature des accords de Minsk (2014-2015), visant à réintégrer ces territoires sous des conditions d’autonomie, la situation se fige en un conflit de basse intensité sans résolution politique.
L’entrée massive des forces armées russes sur le territoire ukrainien le 24 février 2022 marque la transition vers une guerre de haute intensité. La rationalité de Moscou s’appuie sur une doctrine de guerre préventive, invoquant la nécessité de « démilitariser » le pays et de neutraliser son intégration de facto aux structures atlantiques. Pour Kiev et ses alliés, il s’agit d’une violation frontale des principes de la Charte des Nations Unies relatifs à la souveraineté étatique, justifiant une défense existentielle du territoire et un soutien militaire massif.
Reconfigurations systémiques et transition multipolaire
L’onde de choc de ce conflit excède de loin son théâtre d’opérations européen, agissant comme un accélérateur des mutations de l’ordre international. À l’échelle régionale, la crise a généré un effet de resserrement immédiat de l’alliance transatlantique, illustré par les demandes d’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, formalisées en mai 2022 et qui devraient aboutir tôt ou tard, malgré l’affichage de réticences marginales au sein de l’alliance, essentiellement côté turc et hongrois. Cette confrontation est en train, de surcroît, de provoquer une rupture durable des chaînes de dépendance énergétique entre l’Europe et la Russie.
Sur le plan systémique global, la stratégie de sanctions économiques et d’isolement diplomatique initiée par le bloc occidental a mis en exergue la fragmentation de la communauté internationale. Un vaste ensemble de puissances dites du « Sud global » (notamment la Chine, l’Inde ou le Brésil) a opté pour la non-belligérance ou le maintien de relations économiques avec Moscou. Ces positionnements, fondés sur la défense de stricts intérêts nationaux, illustrent un refus de souscrire à l’universalité du récit occidental. Par voie de conséquence, le conflit stimule la création de circuits économiques parallèles et renforce l’attractivité d’institutions alternatives comme les BRICS. La crise ukrainienne cristallise ainsi la transition d’un ordre international post-guerre froide à dominante unipolaire vers un système multipolaire, hautement transactionnel et concurrentiel.
Conclusion
En définitive, la crise ukrainienne résulte d’une sédimentation de temps long, articulant l’édification d’un État-nation ukrainien aux prises avec les héritages impériaux russes, et l’usage antagoniste de matrices mémorielles concurrentes issues du XXe siècle. L’inflexion politique de Kiev vers les structures d’intégration occidentales à la suite des événements de 2014 a mis en collision la doctrine de profondeur stratégique de Moscou et la logique d’expansion normative de l’Euro-Atlantisme, menant inéluctablement au conflit ouvert de 2022. Cette guerre, au-delà de ses dévastations locales, consacre la caducité de l’ordre international tel qu’il fut pensé après 1991. L’étude de ces bouleversements ouvre de vastes perspectives de recherche, qu’il s’agisse de repenser la viabilité des architectures de sécurité régionales en l’absence de confiance mutuelle, d’analyser l’adaptation des doctrines de dissuasion, ou encore de conceptualiser la coexistence de rationalités politiques multiples au sein du droit international contemporain.
Bibliographie
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